La Broye intercantonale: histoire de bornes

Le caractère intercantonal de la Broye n’est plus à démontrer ! Des enclaves fribourgeoises en terre vaudoise, une enclave vaudoise en terre fribourgeoise, voilà ce qui constitue la réalité des Broyardes et des Broyards.

Entre Vuissens et Villarepos
Armoiries de FR et BE en 1693

Les frontières entre ces deux cantons ont disparu depuis longtemps. Pourtant, des témoins de cette configuration atypique et de ses frontières demeurent… les bornes-frontières ou bornes remarquables !

Dans le cadre d'un séminaire de travail de maturité dirigé par Jean-François Bulliard en 2013-2014, quatre étudiantes du GYB sont parties à la recherche de ces témoins du passé afin de les faire parler: Océane Derivaz, Estelle Fleuti, Yaiza Leuthold, Julie Zurkinden. Le séminaire a reçu le prix Edgar Rouge 2013.

La Broye et ses « frontières »
Le millésime de cette borne est aisément lisible alors que son écusson est plus difficile à identifier

Avant de devenir des districts fribourgeois ou vaudois, la Broye était intégrée au Pays de Vaud, lui-même entité burgonde, franche, lotharingienne, bourguignonne, savoyarde et bernoise selon l'époque!

Depuis l'Antiquité romaine déjà, cette région constitue un axe de communication important. C'est une des raisons qui incitera Berne, avec son allié Fribourg, à s'en emparer en 1536. Cet épisode marquera durablement le paysage broyard puisque c'est depuis cette période qu'il est partagé entre ces deux conquérants.

Et cela ne facilitera pas les échanges si l'on pense à la multiplication des frontières que ce découpage provoque. Ni la peur de l'étranger : des marchands d'Estavayer-le-Lac, catholiques et Fribourgeois, sont doublement étrangers au Pays de Vaud, réformé et bernois (Coll. De l'ours à la cocarde : régime bernois et révolution en pays de Vaud (1536-1798). Lausanne : Ed. Payot, 1988. p. 18).

Berne aura à coeur de faire en sorte que ses propriétés soient parfaitement et régulièrement mesurées et bornées : ainsi, ses baillis se verront confier cette tâche dès 1719. Il en résultera les bornes remarquables que l'on peut encore retrouver aujourd'hui avec un peu de patience et d'orientation...

A la recherche des bornes remarquables
Cartes superposées 1896 et 2000 (source : Office fédéral de la topographie)
Plan général d’octobre 1693

Le site de Swisstopo permet un travail important de recherche des frontières et de leurs modifications au fil du temps. Par exemple la carte superposée ci-contre, reflétant la situation de la région d’Arrissoules – Montborget en 1896 et 2000.

Cet outil remonte dans le temps mais a ses limites : celles de la cartographie moderne ! Ce n’est « qu’à » partir de 1864 que toute la Suisse est cartographiée grâce au travail de triangulation du genevois Guillaume-Henri Dufour (1787-1875), général et humaniste, qui aboutira à l’établissement de la carte de la Suisse au 1 : 100'000è (carte Dufour).

Ainsi, pour remonter plus en arrière, il faut passer par les archives cantonales. Souvent, il existe un procès-verbal faisant état des conventions de délimitations de territoire. Il est généralement accompagné de cartes sommaires, reportant approximativement les parcelles concernées et leurs propriétaires. Ces documents nous permettent alors de mettre à jour l’existence de bornes très anciennes sans pour autant connaître leur position de manière précise ! On peut consulter un exemple ci-contre: « Plan général de la Delimitation faites & Renouvellée par les Très honorés Seigneurs Commissaires Généraux Jean-Friderich Steck pour leurs Exces de Berne, & Jean-Rodolph Fiva, pour L Ex de Fribourg, Le 25 septembre & 5 d’octobre 1693 » (cliquer pour agrandir).

Vuissens protégé par 78 cerbères immobiles et muets
La borne no 78

Définie comme un « village-rue », Vuissens est aussi une enclave fribourgeoise dans le canton de Vaud. Propriété d’une famille de petite noblesse au Moyen-Age, elle fut rachetée par Fribourg en 1598 qui s’en était emparée lors de la conquête du Pays de Vaud en 1536 (UTZ TREMP, Kathrin. Vuissens, in Dictionnaire historique de la Suisse, page consultée le 8.10.2014).

Un « Projet de verbal de limite entre les cantons de Vaud et de Fribourg » établi par M. Golay en 1851 a permis à une étudiante du GYB de retrouver 35 des 78 bornes initialement placées pour délimiter le territoire fribourgeois dans le Pays de Vaud, mais bernois à ce moment-là de notre histoire.

Ci-contre, la borne no 78 située aux points de coordonnées 46o 43’ 26.501’’ N / 6o 45’35.122’’ E entre les communes de Vuissens et Montanaire. On y distingue un blason qui doit être celui de Fribourg vu l’orientation de la borne. C’est la dernière des bornes marquant le territoire de Vuissens.

Ci-contre, une borne bien singulière… ! Située sur un pont enjambant la Petite Glâne (au lieu-dit Vers le Moulin, lieu-dit qui a retrouvé cette appellation en 2005 alors qu’il la portait depuis les plus vieilles cartes topographiques jusqu’en 1954), il faut soit se pencher sur le parapet, au risque de prendre un bain involontaire, soit s’approcher de la berge pour l’observer depuis cet endroit.

D’antiques témoins entre Corcelles et Dompierre

Corcelles-près-Payerne, comme Dompierre, se situe sur la route romaine Avenches-Payerne. D’ailleurs, des restes d’un aqueduc romain alimentant Aventicum depuis le lac de Seedorf y ont été retrouvés (MARION, Gilbert. Corcelles-près-Payerne, in Dictionnaire historique de la Suisse, page consultée le 8.10.2014).

La juxtaposition du « Plan cadastral de la délimitation », datant de 1693, retrouvée par une autre étudiante du GYB aux Archives cantonales du canton de Fribourg, avec une carte plus récente (2012), mais également avec celle de 1900 trouvée sur le site de Swisstopo, lui a permis de trouver 7 bornes délimitant ces territoires.

La borne 546 ci-contre en fait partie. Elle est située entre Russy et Payerne près du lieu-dit Les Thierdoz (ou Haut des Thierdoz autour de 1900).

La carte de 1900 et celle de 2012 sur lesquelles on peut constater le déplacement de la frontière mais surtout l’emplacement de la borne 546 (source des cartes ci-contre : Office fédéral de la topographie).

La borne 552 était située entre les communes de Dompierre et Corcelles-près-Payerne. Elle a mystérieusement migré dans un jardin privé et y côtoie aujourd’hui une pierre taillée très certainement de l’époque romaine ainsi que quelques colonnes romaines également retrouvées dans un champ et déplacées parce que trop encombrantes pour le propriétaire dudit champ...

A la croisée de trois cantons, Villarepos
Borne entre Faoug et Villarepos, "Les Overesses"
Borne entre Villarepos et Clavaleyres, "L'enclose"

La situation de Villarepos est intéressante car à un endroit de sa frontière, elle côtoie les cantons de Berne et de Vaud. Il n’en a pas toujours été ainsi. Achetée à la seigneurie d’Avenches par Fribourg en 1502, puis revendue en 1504 aux Praroman qui en resteront propriétaires jusqu’en 1798, Villarepos est rattachée aux Anciennes Terres (bannières de l’Hôpital) puis au district d’Avenches et enfin à celui de Fribourg jusqu’en 1848 (ROLLE, Marianne. Villarepos, in Dictionnaire historique de la Suisse, page consultée le 10.10.2014).

Sur une carte magistrale de 3,50 m de long sur 1 mètre, datant de 1766, ainsi que grâce à deux plus petites cartes de 1879 ( ?), une troisième étudiante du GYB a pu mettre en évidence l’existence de 30 bornes, numérotées de 96 à 126. La première de ces bornes est placée au « coin oriental et boréal du territoire d’Olleyre » alors que la dernière est posée « au coin occidental et boréal du territoire de Chandossel ».

En comparant ces différents supports et une carte plus récente, elle a remarqué la présence d’un nombre de bornes plus important que sur les anciennes cartes, preuve que le bornage n’est pas l’apanage du seul passé. Seules sept d’entre elles ont été retrouvées.

Les vingt bornes introuvables de St-Aubin

Longtemps propriété des Savoie, St-Aubin est racheté à la famille Vallier par Fribourg en 1691 et devint ainsi un bailliage. Le bailli séjournait au château jusqu’en 1798 (ROLLE, Marianne. Saint-Aubin, in Dictionnaire historique de la Suisse, page consultée le 10.10.2014). Un verbal de délimitation de 1752, ainsi qu’une carte de la même époque ont été retrouvés par une étudiante du GYB. Ces documents attestent de la présence de vingt bornes qui sont restées introuvables si on fait exception de quelques pierres dont on ne sait pas vraiment si elles sont de cette époque.

« La première borne armoyée à été plantée deux pieds devers occident du millieu d’un gros caillou rond qui est la première borne de la delimitation de 1748 entre le dit Missy et Dompierre, au coin oriental et vental du Paquier commun de Saint Aubin appellée au Paquier Delez soit au bon Paquier, dès laquelle tirant contre occident entre une partie du Paquier commun de Missy et les prés de Daniel Combremont de Marie Thevoz femme du sieur Jaques Thevoz et de Salomé Delacour »

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